L'Aventure d'une Création

Privilège de l'artiste, son œuvre fait écho à son nom.
Nous le prononçons et des images surgissent en nous, souvent les plus suggestives de l'œuvre . A peine disons-nous "Guy Renne" que se présentent à notre esprit la Provence tourmentée d'Arbres et Pierres et la beauté mystérieuse du corps des Baigneuses qu'accompagnent parfois les Flammes.

Guy Renne naît en 1925 à Moulins, dans un milieu bourgeois d'origine paysanne. Très jeune, ses dons pour la musique et le dessin se révèlent, et, en marge d'études secondaires mal adaptées à son esprit sensible, rêveur et imaginatif, il découvre, pendant les jours heureux des vacances, refuge suprême, la Nature. Il sera Paysagiste.

 

En 1938, une première exposition à Clermont-Ferrand traduit ses rêveries dans la campagne bourbonnaise et témoigne de qualités de dessinateur et de coloriste étonnantes chez un si jeune adolescent : il a treize ans.

 

Peu après, il découvre avec fascination l'univers des Musées, le Louvre surtout. Eblouissement majeur, en particulier devant les Corot, Ruysdaël, l'Ecole de Barbizon – et Rembrandt.

 

Au sortir de la guerre, en 1944, un très court passage aux Beaux-Arts de Paris dont il rejettera l'académisme.

Toute sa vie, dans sa pensée et dans son œuvre, rebelle aux conformismes de tous les ordres, Guy Renne s'adonnera à une création libre et solitaire – quitte à ne pas faire vraiment carrière...

 

En 1952, il quitte son Bourbonnais natal pour s'établir dans la région d'Arles. Des croquis, des huiles sur papier ou toile marquent sa découverte de la Provence, une Provence colorée et pittoresque. (Cf. Guy Renne et la Provence, Th.Renne, La Galerie, Fontvieille, 1994.)  
Durant une brève période à la fin des années 50 et au travers d'une lecture personnalisée de Bernard Buffet, naitra les " Vénus Trigonométriques" -préfiguration inconsciente et annonciatrice des futures " Baigneuses - ainsi que le Chemin de Croix de l 'église St Julien d' Arles, suite à une commande d'état.

Paysage avec reflets dans l'eau - huile sur contreplaqué - 38x48cm - 1937

L'Étang - huile sur toile - 66x81cm - 1940

Dans les années 60, influencé entre autre contemporains par Poliakov et surtout Nicolas De Staël, il peint des œuvres abstraites : recherches nombreuses, tâtonnantes et difficiles entre l'abstraction lyrique et la rigueur géométrique. Tendances révélatrices de sa nature profonde, l'une s'exprime dans son goût pour l'architecture, l'autre dans son amour pour la musique qu'il pratiquera, par le violon, jusqu'à la fin de sa vie.

 

Il adopte finalement une démarche résolument géométrique, dépouillée, sous l'influence du Zen, par volonté de rejeter les influences précédentes et par une quête spirituelle.

 

Ces années de création chaotique traduisent pour Guy Renne une inquiétude née de la réflexion sur la perte de la spiritualité chez l'homme, dans la société, dans l'art – la peinture constituant, pour lui, un moyen privilégié d'expérience spirituelle.

 

Fin 1968, une grave crise dépressive liée à la période précédente, interrompt soudain sa création picturale, remise en question fondamentalement. Un retour à l'observation de la nature lui permettra de sortir de cette impasse par une réintégration au cœur du monde sensible. 

Les Oliveuses - huile sur toile de jute épaisse - 54x42cm - 1953

Guy Renne à l'atelier de Fontvieille, en 1958, travaillant sur une Vénus Trigonométrique.

Pendant l'hiver 1968/1969 et plus tard, Guy Renne retourne donc "sur le motif" faire ce qu'il appellera ses "gammes d'humilité" : des croquis des Alpilles élaborés ensuite à l'atelier en de grands dessins à l'encre de Chine, à la plume ou au roseau, parfois sur fond léger d'impression ou de lavis colorés, sur le thème d'Arbres et Pierres.

 

L'observation attentive de la nature sauvage des paysages, humanisée des villages, lui révèle une organisation complexe des structures des arbres et des pierres. Il la traduira d'une main incorruptiblement sûre, gravant de façon incisive une Provence d'une beauté austère, fruit de son dialogue secret avec elle : un étonnant entrelacs d'arabesques en donne le chiffre.

Le caractère souvent dramatique des arbres anthropomorphes inscrit l'humain au coeur du végétal, lequel fusionne paradoxalement avec les rochers, les maisons, les murets. Une statique et une dynamique conjointes insufflent souvent une vie organique aux pierres et minéralisent les arbres dans une sorte de symbiose, par une écriture personnelle devenue "langage". (Cf. « Arbres & Pierres, Du Champ moissonné au Cham exalté », Th. Renne, op. cit.)

 

Mais, Guy Renne le dira plus tard : c'est dans les courbes des feuillages, courbes toutes féminines, qu'il verra apparaître le corps des Baigneuses. 

Le Val d'Enfer - encre de Chine - 50x65cm - 1979

L'Arbre Lyrique - encre de Chine, plume - 50x65cm - 1981

Les premières Baigneuses naissent en 1970 sous formes d'huiles sur papier. De larges bandes horizontales de lavis colorés figurent la terre, l'eau, le ciel, auxquelles succéderont de larges aplats compartimentés, agencés rythmiquement en accords musicaux : une géométrie libre transpose champs, coteaux, paysages en une sorte de « géologie poétique ». Sur cette matière légère et colorée, un graphisme continu et serein, à l'encre de Chine, développe une silhouette féminine aux courbes voluptueuses. L'emploi concerté d'un dessin élégant, et d'un chromatisme crée une atmosphère de musicalité à la fois mélodique et rythmique.
Il faudra cependant attendre 1977 pour que de grandes Baigneuses voient le jour. Le graphisme est alors obtenu « en creux », par le fond premier du tableau travaillé en superpositions de couches légères dont la richesse tonale produit un effet surprenant de matière transparente.
Jusqu'à sa mort, la Baigneuse, déesse universelle aux formes larges, maternelles, déesse-mère des mythologies, habitera son créateur. 
Le graphisme continu deviendra discontinu, alternant force et finesse, pour, finalement, s'effacer souvent dans la matière devenue plus vibrante, plus riche d'effets conjugués de marbrure, tâches, crachis : une énergie de la couleur jamais déployée avec cette intensité. 

Baigneuse sculpture Solaire - huile sur papier - 65x50cm - 1979

Baigneuse Hammamet Aurore - huile sur toile - 116 x 89cm- 1979

Baigneuse Hammamet Couchant- huile sur toile - 116 x 89cm- 1980

On s'étonnera qu'à travers tant d'œuvres successives, Guy Renne soit resté fidèle à la Baigneuse devenue comme emblématique : transcendée, l'obsession lui permettra de traduire sa vision évolutive du monde, jusqu'à la transparence. Cependant, en 1987, au cours d'un hiver de glace et de tensions de tous ordres, éclosent les rayonnantes « Flammes ». Elles succèdent à une période intitulée « Champs », où le fond compartimenté des Baigneuses initiales devient une fin en soi, évoquant, dans son ordonnance rythmique, des champs, des vignes, des labours, comme vus d'avion.

 

Les Flammes introduisent brusquement dans cet agencement une forme centrale organisée en élévation, par plans superposés. Malgré les ruptures, la Flamme jaillit et, irrépressiblement, s'élève. Quel plus évident symbole d'ordre spirituel?

 

Enfin de 1988 à 1990, une fusion définitive dans des huiles sur papier ou sur toile, des trois thèmes privilégiés : Baigneuses, Flammes, Arbres et Pierres, clôt, pour ainsi dire, l'œuvre  de Guy Renne.

 

Parallèlement, Guy Renne revient aux sources émotives de son enfance: les derniers pastels, mystérieux, flamboyants, saturés de couleurs, réinventent les paysages de sa jeunesse devenus paysages mentaux, paysages rêvés. Guy Renne décède soudainement en Juin 1990 - Artiste solitaire, épris de beauté, esthète singulièrement égaré dans la fureur du siècle.

 

Thérèse Renne. 

Flamme tellurique - huile sur papier - 65x50cm - 1986